Avec « La Découvreuse oubliée » au Théâtre de la Reine Blanche, Julie TIMMERMAN et Élisabeth BOUCHAUD poursuivent le geste profondément politique de la série « Les Fabuleuses » : rendre visibles celles que l’Histoire des sciences a méthodiquement reléguées dans l’ombre.
Cet épisode consacré à Marthe GAUTHIER, découvreuse de la trisomie 21, s’inscrit dans une démarche de réparation mémorielle. Il ne s’agit pas ici de réécrire l’Histoire, mais de la regarder en face, d’en faire entendre les silences, les angles morts et les injustices structurelles.
Un plateau nu pour une parole empêchée
Le spectacle s’ouvre sur un faux départ. Une conférence annoncée, attendue, puis annulée. Le calendrier des jours, des mois, des années défile : le temps passe, mais la parole, elle, reste confisquée.
Le plateau est quasi nu. Pas de décor, seulement quelques accessoires. Cette sobriété scénique concentre l’attention sur l’essentiel : la parole confisquée, différée, empêchée.
La scénographie évoque tour à tour la salle de conférence, le laboratoire et l’espace mental de Marthe. Les lumières blanches, presque cliniques, dialoguent avec des moments plus intimes, où le souvenir affleure. Le théâtre devient ici le lieu de ce qui n’a pas pu être dit ailleurs.
La science, la découverte… le vol et la mécanique d’un effacement
Chef de service à l’hôpital Trousseau, Raymond Turpin (Mathieu DESFEMMES) confie à Marthe Gauthier (Marie TOSCAN) la responsabilité de développer des cultures cellulaires afin de comprendre la genèse du « mongolisme », dont il pressent l’origine chromosomique. 
Marthe n’était pas généticienne. Elle était médecin. Mais elle était la seule en France à maîtriser la culture cellulaire. C’est elle qui observe ce fragment supplémentaire sur la paire 21, ce chromosome surnuméraire à l’origine du syndrome de Down.
Faute de microscope permettant de photographier ses observations, les lames partent à l’étranger par l’intermédiaire de son collègue Jérôme Lejeune (Matila MALLIARAKIS), qui se rend au Danemark, puis présente « ses » résultats à l’université McGill, au Canada. Turpin couvrira Lejeune lorsque celui-ci s’appropriera les travaux de Marthe et deviendra cosignataire de la découverte. Et Lejeune recevra de nombreux prix.
La découverte fonde une discipline nouvelle : la cytogénétique. Elle ouvre la voie au diagnostic in utero. Mais l’ironie de l’Histoire est là : cette avancée scientifique mènera au débat sur l’avortement thérapeutique, auquel Lejeune s’opposera farouchement en tant que catholique fervent, jusqu’à créer le mouvement « Laissez-les vivre ».
Un théâtre de réparation, pas de dénonciation
La pièce ne cherche pas le procès. Elle montre un système. Un monde scientifique bâti par et pour les hommes, où les femmes, même lorsqu’elles découvrent, sont reléguées, puis priées de pardonner et Cette phrase résonne comme un fil rouge : « Nous vivons dans un monde où les hommes s’entretuent et où les femmes pardonnent. »
La présence de deux Marthe sur scène — la femme âgée (Marie Christine BARRAULT) et la jeune chercheuse (Marie TOSCAN) — crée un dialogue bouleversant entre passé et présent. La mémoire se transmet, se rejoue, se répare. Le théâtre accomplit ici ce que l’institution scientifique n’a pas su faire : reconnaître.
En redonnant une voix à Marthe Gauthier, « La Découvreuse oubliée » restitue une place à celles que l’Histoire a laissées au bord du chemin. Elle ne se contente pas de raconter une injustice individuelle ; elle met en lumière un système. Un système où les femmes découvrent, et où d’autres signent.
🎭 Au Théâtre La Reine Blanche, le théâtre devient acte de justice, de dignité. Venez écouter une parole que cinquante ans de silence n’ont pas éteinte.

