La salle Réjane du Théâtre de Paris accueille cette saison « On ne se mentira jamais », une incursion fascinante et dérangeante dans les rouages et l’intimité d'un couple. Avec l’écriture incisive d’Éric ASSOUS (Molière de l'Auteur francophone en 2015) portée par Evelyne BOUIX et Nicolas BRIANÇON, la pièce explore avec une précision redoutable ce moment fragile où l’équilibre amoureux vacille.
Tout commence pourtant simplement : Serge et Marianne s’aiment, vivent ensemble depuis des années, partagent une complicité évidente. Mais un incident anodin, un léger accrochage automobile, vient fissurer cette harmonie. Et avec lui, le doute s’immisce.
Le poison du soupçon
Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont la pièce installe une tension progressive, presque insidieuse. La suspicion, ici, agit comme un poison lent. Elle ne surgit pas brutalement, elle s’infiltre. Une question, un détail, une incohérence… et l’édifice se fragilise. Éric ASSOUS excelle dans cet art du glissement, transformant un fait banal en véritable détonateur dramatique. Le spectateur assiste, impuissant, à l’effritement d’une relation que l’on croyait solide.
Mais le texte ne se contente pas de raconter une crise conjugale, il nous y plonge. Très vite, la salle devient témoin, presque juge. Chacun se surprend à prendre parti, à analyser les mots, à chercher la vérité. Qui ment ? Qui exagère ? Qui manipule ?
L’intimité du couple devient un terrain de projection pour les spectateurs eux-mêmes, qui s’interroge en profondeur son rapport à la vérité, au mensonge, et à ce que l’on choisit de taire. Elle agit comme un miroir, parfois inconfortable, de nos propres relations. Car au fond, la question demeure : vaut-il mieux tout dire, au risque de détruire, ou préserver l’équilibre au prix du silence ?
Une écriture ciselée, entre tension et humour
La signature d’Éric ASSOUS est immédiatement reconnaissable. Les dialogues sont vifs, précis, d’une musicalité remarquable. Chaque réplique semble pesée, chaque silence compte. Dès les premières secondes, le spectateur est happé, incapable de décrocher.
L’auteur maîtrise avec brio l’art du suspense, distillant les informations au compte-gouttes, jouant avec les attentes et les certitudes. Et pourtant, malgré la gravité du propos, l’humour n’est jamais loin. Car au théâtre, le drame des personnages devient souvent une comédie pour ceux qui regardent. Les situations, aussi tendues soient-elles, révèlent une forme d’ironie presque cruelle. On rit, parfois malgré soi, de ces travers si humains, de ces réactions excessives, de ces vérités que l’on préfère éviter.
Une mise en scène au service du verbe
La mise en scène de Jean-Luc MOREAU (qui était déjà le maître d'œuvre et l'interprète de Serge dans la version de 2015) fait le choix judicieux de la sobriété, laissant toute la place à la puissance du texte qui se déploie dans un décor, épuré, mais pensé avec précision. Il devient le reflet des tourments qui les traversent, un espace où tout peut basculer.
Evelyne BOUIX et Nicolas BRIANÇON, eux, incarnent avec justesse cette oscillation constante entre amour et confrontation. Leur jeu donne chair à cette relation complexe, on croit à chaque instant à ce couple, à ses failles comme à son histoire.
Troublante, drôle et profondément humaine, « On ne se mentira jamais » captive autant qu’elle dérange. Une pièce qui nous implique, nous bouscule et nous suit bien après le noir final.
👉 À découvrir sans tarder au Théâtre de Paris.


